08

Terra Incognita

Il est des paysages qui n’en sont pas vraiment. Banals, anonymes et donc peu dignes d’être immortalisés. C’est pourtant cette qualité qu’a choisi l’Europe pour se représenter sur ses billets de banque. Pas de figures illustres, pas de monuments iconiques ou reconnaissables. En cherchant le consensus pour ne privilégier personne, la banque centrale réussit surtout à souligner l’absence d’identité européenne. Sans repères ni symboles ancrés dans la mémoire de ses citoyens, elle amplifie délibérément l’idée d’un continent théorique, véritable terra incognita pour ses habitants.

Restent quelques fragments de ponts, frontons ou vitraux dont on ne saura jamais rien. Ni l’origine, ni l’algorithme qui les a créés. Tels qu’ils sont imprimés sur papier fiduciaire, l’ensemble suggère des paysages sans âme, presque apatrides tant ils semblent détachés de toute appartenance au réel. Les photographies qui suivent reprennent la même idée, anonymat, neutralité, interchangeabilité. Des natures mortes sur le même fond que l’on pourrait recomposer à l’infini. Compositions historiques sans histoire ou géographiques sans géographie. Tout un univers de possibles sans autre finalité que de nous apprendre que nous sommes précisément nulle part.

Ou bien au contraire au cœur d’une métaphore qui voudrait que l’Europe nous échappe dès lors que notre curiosité de citoyen voudrait s’en approcher.

Terra Incognita (electronic translation)

There are landscapes that are not really landscapes. Banal, anonymous and therefore not worthy of being immortalized. Yet this is the quality that Europe has chosen to represent itself on its banknotes. No famous figures, no iconic or recognizable monuments. By seeking consensus in order to privilege no one, the central bank succeeds above all in underlining the absence of a European identity. Without landmarks or symbols anchored in the memory of its citizens, it deliberately amplifies the idea of a theoretical continent, a real terra incognita for its inhabitants.

A few fragments of bridges, pediments or stained glass windows remain, of which we will never know anything. Neither the origin, nor the algorithm that created them. As they are printed on banknote paper, the whole suggests landscapes without soul, almost stateless so much they seem detached from any belonging to the real. The photographs that follow take up the same idea, anonymity, neutrality, interchangeability. Still lifes on the same background that could be recomposed endlessly. Historical compositions without history or geographical without geography. A whole universe of possibilities with no other purpose than to teach us that we are precisely nowhere.

Or, on the contrary, at the heart of a metaphor that would have Europe escape us as soon as our curiosity as citizens would like to approach it.